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Hela, 2615
Il se réveilla. Il bougeait. L’air était froid mais sentait le propre, et il n’avait plus mal à la poitrine. Et voilà, se dit-il. Les jeux sont faits. La dernière hallucination, peut-être, avant que les cellules de son cerveau ne meurent en cascade. Pourvu que c’en soit une bonne, et qu’elle ne finisse pas avant que je meure. C’est tout ce que je demande.
Mais cette fois ça paraissait bien réel.
Il regarda autour de lui. Il était toujours prisonnier du Nécrophage. Et pourtant, son champ de vision se déplaçait, le décor bougeait. Il comprit qu’on le traînait sur la glace, vers le fond relativement plan du gouffre. Il se tordit le cou et entrevit un chaos de pistons et d’articulations étincelantes.
Morwenna.
Sauf que ce n’était pas Morwenna. C’était un droïde. En forme d’araignée. L’un des réparateurs du Dominatrix. Il avait fixé des plaques de traction adhésives au Nécrophage et le traînait sur le sol. Quaiche était encore dedans. Évidemment. Comment aurait-il pu l’en sortir ? Il se sentait complètement idiot. Il n’avait ni scaphandre, ni sas. À vrai dire, le vaisseau était son scaphandre pressurisé. Comment n’y avait-il pas pensé plus tôt ?
Il se sentait mieux. Au moins, il avait les idées claires. Il remarqua que le droïde avait branché un tube dans l’un des points ombilicaux du Nécrophage. Sans doute pour y réinjecter de l’air frais. L’appareil avait dû dire au droïde ce qu’il fallait faire pour maintenir son occupant en vie. L’air était même probablement enrichi en oxygène, pour atténuer sa souffrance et son anxiété.
Il ne pouvait pas croire ce qui lui arrivait. Après toutes ces hallucinations, ça avait l’air vraiment réel. Ça avait la texture piquante de l’expérience vécue. Et il ne se rappelait pas que les droïdes aient jamais figuré dans aucune de ses hallucinations précédentes. Il n’avait pas assez réfléchi, sinon il aurait compris qu’on devrait le mettre en sûreté dans le ventre de l’appareil. C’était évident, rétrospectivement, mais dans ses hallucinations, c’étaient toujours des gens qui venaient à son secours. Ce détail faisait que tout devait être réel, non ?
Quaiche regarda la console. Combien de temps avait passé ? Avait-il vraiment réussi à tenir cinq heures avec le peu d’air qui lui restait ? Ça paraissait peu probable, mais il était là, et il respirait encore. Peut-être y avait-il été aidé par le virus d’endoctrinement, qui avait placé son cerveau dans un mystérieux état de calme zen, lui faisant économiser l’oxygène.
Mais il n’aurait pas dû rester une molécule d’air dans l’appareil au bout de la troisième ou quatrième heure. À moins que l’appareil n’ait fait une erreur. C’était une pensée troublante, mais la seule explication possible. La fuite d’air ne devait pas être aussi grave que le Nécrophage l’avait estimé. Ou bien elle s’était plus ou moins colmatée. Ou alors le système d’autoréparation n’était pas complètement détruit, et le Nécrophage avait réussi à réparer.
Oui, ça devait être ça. Il n’y avait pas d’autre explication.
Mais d’après la console, il n’y avait que trois heures qu’il s’était écrasé.
Ce n’était pas possible. Le Dominatrix aurait dû être derrière Haldora, hors de portée de communication pour une heure encore, soixante minutes ! Et beaucoup plus, même à poussée maximale, avant d’arriver jusqu’à lui. Sans compter qu’il ne pouvait pas arriver à l’accélération maximale. Il y avait quelqu’un à protéger à bord du vaisseau. Le Dominatrix devrait négocier son approche à allure réduite.
Et pourtant il était là, posé sur la glace. Et il avait l’air aussi réel qu’on peut l’être.
Il devait y avoir une erreur de timing, se dit-il. L’horloge indiquait une mauvaise heure, et la fuite avait dû se colmater toute seule. Il n’y avait pas d’autre possibilité. Enfin, il y en avait une, maintenant qu’il y réfléchissait, mais elle ne méritait pas qu’on s’y arrête. Si l’heure était exacte, ça voulait dire que le Dominatrix avait reçu son signal de détresse, d’une façon ou d’une autre, avant d’émerger de derrière Haldora. Le signal avait dû contourner l’obstacle constitué par la planète. Était-ce possible ? En principe non, mais la présence du vaisseau posé devant lui était indéniable, et il était prêt à tout envisager. Son message aurait-il traversé Haldora grâce à un caprice de la physique ? Il ne pouvait pas jurer que c’était impossible. Si l’horloge disait vrai, quelle autre hypothèse pouvait-il envisager ? La planète aurait-elle cessé d’exister juste le temps de laisser passer son message ?
Ça, pour le coup, ç’aurait été un miracle. Il en avait demandé un, mais il ne s’attendait pas vraiment à ce qu’il ait lieu.
Un autre droïde attendait près du sas dorsal ouvert. Les deux droïdes unirent leurs efforts pour hisser le Nécrophage dans la soute du Dominatrix, ils le poussèrent jusqu’à son emplacement et l’amarrèrent. La coque lui transmit une série de chocs métalliques. Malgré les dégâts qu’il avait subis, le petit vaisseau tenait encore dans sa nacelle. Quaiche baissa les yeux, regarda le sas se refermer derrière lui.
Une minute plus tard, un autre droïde – beaucoup plus petit – ouvrait le Nécrophage pour le sortir de là.
— Morwenna, dit-il malgré la douleur qui lui lardait les côtes. Morwenna, je suis revenu. Un peu amoché, mais vivant.
Il n’y eut pas de réponse.